Un prodige en devenir
Sur le journal municipal, la photo d'une gamine qui tient une raquette de tennis aussi grande qu'elle. Sous le titre qui confine à l'oxymore "un prodige en devenir", moult louange de cette pitchounette qui à 10 ans est qualifiée pour les championnats de France. Sur la photo suivante, une femme toutes dents dehors entoure les épaules de la même gamine de ses deux bras dans un geste qui signifie sans équivoque "c'est la mienne!". Et l'article cite entre guillemets les commentaires censément issus de la mouflette, d'une renversante maturité pour son âge, "J'aimerais bien devenir professionnelle. L'objectif est d'encore progresser la saison prochaine".
On a envie de s'asseoir à côté de la petite Mathilde et de lui dire...
C'est super, le sport c'est un moyen génial de découvrir plein de choses: que ça fait plaisir de gagner contre quelqu'un qui joue bien, que ça fait plaisir aussi de perdre contre quelqu'un qui joue mieux parce qu'il nous aide à apprendre et à progresser, que ce n'est pas grave de perdre contre quelqu'un qui ne joue pas très bien. Et surtout c'est super important aussi de jouer souvent sans compter les points, sans chercher à gagner, juste parce que c'est marrant de jouer et d'échanger des balles, de faire un beau service ou un beau revers, de jouer avec des joueurs de ton âge ou plus vieux, des garçons ou des filles, des débutants aussi, en prenant le temps de leur expliquer et sans t'énerver devant leurs fautes.
En fait, Mathilde, le plus important des choses importantes au tennis c'est de jouer pour le plaisir de jouer. Quand le plaisir n'est plus assez fort, et que tu continues juste parce que tes parents ou ton entraîneur te le disent, quand ça commence à te prendre la têre de perdre, quand tu t'énerves contre tes adversaires ou contre toi, arrête-toi, et va t'amuser à autre chose avec tes copines (j'espère que tu as des copines...) ou lis un bouquin, ou regarde un peu la télé, ou fais un exercice de maths...
Tu sais, tes parents ont très envie que tu réussisses dans le tennis, ils sont fiers de toi, et ils sont très contents quand tu gagnes. Mias il n'y a que toi qui peux savoir que tu as envie de jouer ou pas, et c'est très important que tu dises à tes parents quand tu n'as plus ou quand tu as moins envie. Même s'ils sont déçus, tant pis, eux aussi ils ont des choses à apprendre, par exemple il faut des fois qu'ils acceptent que ce n'est pas grave de perdre, ou que ce n'est pas parce que tu as perdu aujourd'hui que tu ne gagneras pas demain, ou encore que peut-être plus tard tu arrêteras le tennis, peut-être tu seras avocate ou garagiste ou vendeuse de vêtements ou psychologue et tu aimeras beaucoup ça.
Et une dernière chose, Mathilde, puisque tu aimes beaucoup compter les points et te donner des objectifs, eh bien je vais t'en proposer un: tu dois rire de bon coeur 10 fois par jour. Si tu y arrives, crois-moi, tu vivras la plus belle des vies, mieux encore que si tu es championne de France de tennis.