Latéralité, symboles et sabre en bois
Le forum d’aïkido que je fréquente assidûment discute en ce moment de la signification de la gauche et de la droite. Aucune allusion politique là-dedans. La question est de savoir s’il faut entrer dans le dojo du pied droit ou du pied gauche, saluer en posant la main gauche au sol avant la droite, commencer à travailler les techniques à gauche ou à droite… et la question sous-jacente est « quels est le sens de ces gestes, de quelle tradition sont-ils nés ? »
La latéralité est un bon cas d’école pour une discussion sur la tradition : elle a toujours revêtu une grande importance dans nos cultures. En Europe, il est impoli de serrer la main gauche ou de poser la fourchette à droite. Au Japon les pratiquants d’arts martiaux se disposent les plus anciens à gauche du professeur, et le sabre se dégaine toujours de la main droite. On peut multiplier les exemples à l’infini.
Dans certains cas il y a à ces usages une raison historique – réelle ou réinventée. On explique ainsi que la raison pour laquelle de nos jours encore dans certains pays les voitures roulent à gauche c’est que les chevaliers, qui portaient leur épée à gauche parce qu’ils étaient droitiers pouvaient se croiser à cheval sans heurter leurs épées… Admettons; dans les pays où on roule à droite, les chevaliers devaient être gauchers, alors…
On sent bien que la raison est en fait essentiellement symbolique et non pas fonctionnelle - par fonctionnel j’entends que si c’était fait autrement ça ne fonctionnerait pas bien. Par exemple retirer ses sandales dos au tatami c’est prendre le risque de se faire attaquer par quelqu’un caché dans la pièce. Donc fonctionnellement on les retire de face. Alors que saluer tranchant du sabre vers soi pour ne pas menacer le kamiza est uniquement symbolique.
Or il y a depuis longtemps une connotation symbolique sinistre (de ‘senestre’, la gauche) associée à la gauche. C’est sûrement en rapport avec le fait que les droitiers sont très majoritaires – et donc les gauchers considérés avec méfiance. Si je me souviens bien, les Romains voyaient comme un mauvais présage un vol d’oiseaux provenant de leur gauche - alors qu’il leur aurait suffi de pivoter sur eux-mêmes pour que ça devienne un bon présage… Et l’habileté manuelle, ou dextérité, a hérité du préjugé favorable associé à la droite (‘dextre’).
De la même façon, en aïkido, assis en seiza, on pose généralement la main gauche dans la main droite en expliquant que la main ‘impure’ ne supporte pas la main pure. Mais d’autres experts assurent que la gauche est un fait le symbole du monde physique alors que la droite est celui du monde spirituel, et c’est l’esprit qui soutient le corps. Ou bien que la main gauche est celle du cœur et qu’en étant au-dessus elle reste visible. Ou encore que la main gauche, yang, désigne la mort et se pose sur la vie, yin… Plusieurs explications, autant dire pas d’explication. Plutôt une tentative de justifier a posteriori un geste dont l’intention – si elle existe – est obscure.
En réalité les symboles sont frères jumeaux de la superstition. On les considère avec un respect intimement lié à la crainte qu’en allant à l’encontre de leur signification profonde, un malheur peut se produire. Toshiro Suga sensei justifie l’interdiction d’enjamber un sabre en bois posé au sol par le fait que le sabre d’un samouraï était le symbole de son âme. C’est du même ordre que ma mère nous interdisant de poser notre morceau de pain à l’envers à côté de notre assiette parce qu’à la boulangerie le pain posé à l’envers était celui réservé au bourreau…
Il est délicat de tracer une frontière entre respect des traditions et rationalité. Ca ne pose pas plus de problèmes que ça au Japon, qui est un pays hyper-moderne, pragmatique et réaliste en même temps que très attaché aux traditions et aux cérémonials. Mais ça heurte notre esprit soi-disant cartésien : on voudrait ne faire que ce qu’on peut expliquer et à condition que ça ait un sens. Alors on règle ça au cas par cas ; par exemple on respecte le cérémonial du salut au kamiza dans le dojo, on pose son sabre tranchant ver soi, on s’interdit d’applaudir… par contre on ne se préoccupe pas de savoir quel pied se pose d’abord sur le tatami, et on s’autorise à y serrer la main de tel pratiquant avant que le cours ne commence. A chaque instant chacun règle son curseur à sa manière, entre désinvolte et pointilleux.
Peut-on alors respecter la tradition sans tomber dans le symbolisme ? Il suffit sans doute de considérer que les gestes symboliques en eux-mêmes importent peu, qu’ils ne sont là que pour véhiculer des valeurs traditionnelles de respect, d’attention portée à l’autre, de gratitude, … Ce sont les gestes qui forment le cérémonial mais ce sont les valeurs qui comptent.