Ni une danse ni un sport de combat, mais une école de vie

Publié le par Jazz

Les profanes sont souvent admiratifs devant l’aspect esthétique de l'aïkido : les mouvements ronds, amples et dynamiques, l’envolée de l’hakama qui rend les chutes encore plus spectaculaires, le travail des armes, tout cela fait de l’aïkido un spectacle que sûrement seule l’absence de compétition prive d’une plus grande médiatisation.

Mais cette esthétique est aussi source de malentendus et tire parfois l’aïkido vers la danse. Noro sensei, qui fut un des pionniers de l’aïkido en France, est allé au bout de la logique en créant le Kinomichi, qui chorégraphie les mouvements de l’aïkido dans une danse très belle, mais qui met mal à l’aise les aïkidokas qui y voient un appauvrissement de leur art. Et d’une certaine façon, c’est vrai, Noro sensei a sciemment ôté de l’aïkido d’un élément essentiel pour créer le Kinomichi; encore l’a-t-il totalement assumé, ce qui n’est pas le cas de certains professeurs encore étiquetés aïkido.

Ce que Noro sensei a ôté, ce qui différencie fondamentalement l’aïkido de la danse tient en un mot, issu de son origine martiale: agressivité.

Il n’y a pas d’aîkido sans une intention agressive sincère de celui qui attaque ou saisit. S’il ne se met pas dans la peau d’un attaquant réel dont le but est de toucher ou d’immobiliser, il ne peut pas fournir à l’autre, celui qui pratique la technique, la matière nécessaire à la projection ou à l’immobilisation. Celui qui attaque doit le faire en extériorisant son agressivité. Agressivité codifiée, certes, et bornée mais nécessaire. C’est cela qui rattache l’aïkido aux arts martiaux.

Inversement, celui qui pratique doit le faire dans le but de se débarrasser de sa propre agressivité, en contrôlant ses réactions de peur et ses intentions de vengeance. Il doit le faire en cherchant obstinément à détruire l’efficacité de l’attaque sans nuire à l’attaquant et sans chercher à le vaincre ou à riposter. Il doit le faire en annihilant son agressivité. C’est cela qui différencie l’aïkido des sports de combat et de la majorité des autres arts martiaux.

Le fait de jouer alternativement et séparément les deux rôles constitue une excellente école de contrôle de soi et de développement de la confiance en soi: on sait ce qu’est l’agressivité puisqu’on la travaille en tant qu’attaquant, mais on sait aussi la recevoir, la contrôler, la détourner et annuler ses effets sans dommage, ni pour soi ni pour l’autre. Ça produit un effet extraordinaire sur les rapports qu’on entretient avec le monde extérieur : certes il présente des risques mais on découvre des moyens d’eux aussi les recevoir, les contrôler, les détourner et annuler leurs effets.

Qui plus est, quand la menace vient d’un autre être humain, on peut même arriver à le préserver lui en même temps que soi ! Exemple type d’application : recevoir une critique injustifiée dans son milieu professionnel. Plutôt que de réagir brutalement en attaquant l’autre à son tour pour l’abîmer, on en vient à démonter l’argument erroné, clairement et fermement, tout en laissant à l’autre une porte de sortie qui lui permet de digérer la leçon sans perdre la face. Non seulement ça apaise l’autre et ça diminue les risques de récidive, non seulement ça aide à apaiser les relations mais surtout ça apporte sur le long terme à celui qui le pratique une solide sérénité vis-à-vis des aléas de tout poil. Une Voie, quoi.

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