Départ à moto
Quand j’étais petit, le jour du départ en vacances avait une saveur particulière. Mon père empilait les bagages dans le coffre de la Simca scien-ti-fi-que-ment pour exploiter chaque cm3, nous les gosses on s’asseyait à l’arrière, et c’était parti pour la journée de route par les nationales. On tuait le temps en comptant les voitures bleues, de temps en temps on s’arrêtait précipitamment pour que ma sœur aille vomir sur le bas-côté, et moi je m’imaginais à la place de mon père en train de tourner le volant et de passer les vitesses.
50 ans plus tard, c’est à moto que se passe le départ. Quelques jours avant, les pneus ont été changés et surgonflés, les amortisseurs durcis, le niveau d’huile vérifié, les sacoches et les valises installées. Quelques soirées ont été nécessaires pour sélectionner soigneusement les itinéraires et les charger dans le GPS. Ça aussi c’est scien-ti-fi-que : zéro autoroute et le secours inestimable des cartes Michelin bordées de vert pour un maximum de départementales pittoresques et de virages, même si ça rallonge le trajet de 50 km.
Comme mon père, j’ai chargé les valises, top-case et sacoches au millimètre, sans oublier les vêtements de pluie. Là encore il a fallu cogiter comment couvrir le maximum de situations avec le minimum de volume et de poids : comment empiler plusieurs couches contre le froid et la canicule, comment on s’y prendra pour pouvoir s’arrêter dans un coin et aller marcher sans les casques et les bottes, quel appareil photo on pourra emmener, sans oublier l’indispensable sèche-cheveux de madame. Quand tout est prêt, c’est le départ.
Contact, la passagère grimpe à l’arrière, brrrrôôôôô, et dès les premiers tours de roue, il faut se réhabituer aux 100 kilos supplémentaires, au centre de gravité plus haut qui déstabilise à basse vitesse, à la direction un peu trop légère. Mais sitôt sorti de la ville, pour peu qu’il y ait du soleil, c’est un pur bonheur : le ronronnement du moteur et ses vibrations, le vent, les odeurs, le plaisir de la courbe, deux fois plus fort quand on est deux à pencher… un autre monde, comme l’était celui de la Simca.
Mais plus question de s’arrêter pour vomir, et cette fois, c’est bien moi qui tiens les commandes !