Mon premier senseï

Publié le par Jazz

Il avait une trentaine d'années et un troisième dan en aïkido quand je l'ai rencontré. C'était en 1977, à une époque où l'aïkido se développait à grande vitesse en France grâce à la première génération d'élèves comme lui des maîtres japonais Noro et Tamura et du Français Nocquet.

J'avais 4 ans de judo derrière moi, et je m'étais trop ennuyé à chercher vainement ce qu'il restait de souple ("ju") dans le judo pour avoir envie de continuer. Lui faisait cours dans le même club - et dans trois autres aux quatre coins de l'Ile de France. C'était vraiment l'époque où une poignée de passionnés comme lui dévouaient leur vie à leur art.
J'ai poussé la porte du dojo et j'ai découvert un monde extraordinaire. On chutait, comme en judo mais là s'arrêtait la comparaison: on transpirait, on riait et on essayait de suivre cette force de la nature qui pouvait vous faire faire des abdos pendant la moitié de la séance, ou des chutes à même le sol en béton, qui rayonnait une incroyable chaleur humaine, qui vous amenait presque malgré vous à repousser chaque jour plus loin vos limites et qui enseignait un art d'une incroyable richesse technique, libre de toute compétition et de toute catégorie, subtil et souple - lui. Ca a été 6 années de passion, trois soirs par semaine et tout les samedis après-midi, sans compter les stages qui voyaient défiler sur notre tatami les maîtres japonais de l'époque, Tamura et Yamada, Kobayashi ou Sugano...
A posteriori, je peux dire que cette rencontre a non seulement modifié définitivement ma vie de sportif mais aussi ma vie tout court. A vingt ans, on découvre une autre façon de voir la vie, de transmuter le combat en harmonie, et à force de pratique assidue on réalise que cette conception ne s'applique pas qu'aux tatamis, qu'on peut aussi voir ainsi les gens que l'on côtoie et avec qui on croyait devoir entretenir des rapports de force pour vaincre ou être vaincu. On réalise qu'on n'a rien à craindre des autres, que leur agressivité éventuelle est facile à esquiver et ne blesse pas, on apprend à maintenir une attitude juste et à suivre sa voie sans se laisser dévier, on apprend tout bêtement à aimer. Ma vie personnelle et ma vie professionnelle aussi doivent énormément à cette découverte.
Il m'a fallu déménager et m'éloigner de ma banlieue et de ce dojo de rêve, il m'a fallu chercher en vain un autre dojo aussi idéal, il m'a fallu renoncer et abandonner, puis il m'a fallu reconnaître, il y a dix ans que le virus était le plus fort.
J'ai repris le chemin des tatamis et mon premier stage a été pour le revoir.
Il était toujours là, 6e dan désormais, il avait toujours la même énergie et la même chaleur, la même générosité dans le style, il m'a accueilli à bras ouverts et j'ai rajeuni de 25 ans d'un coup.
J'ai rencontré grâce à lui un autre maître plus proche de chez moi, avec qui je pratique chaque jour, dont le style diffère mais dont la chaleur et la générosité sont fort semblables et, si c'est plus épisodique, c'est toujours avec la même joie et le même bonheur que je retrouve mon premier senseï, Jean-Claude Joannes. L'exemple typique de celui qui donne des pistes et suscite des questions plutôt que d'asséner des réponses et un dogme. Un maître.

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