La dimension morale de l'aïkido
Quand j'ai démarré l'aïkido, il avait déjà cette image particulière d'un art martial sans attaque et sans intention de détruire. C'est sans doute le seul auquel on puisse attacher une dimension morale, quelque part entre tolérance, altruisme et compassion.
Cette image l'a sans doute desservi par moments, en lui donnant la réputation de discipline pour bisounours, dépourvue d'efficacité, élégante dans sa forme mais inutile en combat. C'est que pour le profane, efficacité en combat signifiait obligatoirement victoire de l'un et défaite de l'autre, et de préférence défaite définitive par KO ou par blessure.
Ca ne s'est pas arrangé depuis, la société dans son ensemble ayant viré à la paranoïa et à l'asservissement aux systèmes de sécurité tous azimuts, on a vu du même coup fleurir, dans une utopie d'auto-défense, une multitude de formes de combat plus ou moins formalisées, du muay thaï au MMA, du krav-maga au systema, dont le but unique est l'efficacité immédiate par destruction de l'adversaire.
L'aïkido a poursuivi sa voie et son développement pendant 30 ans à l'écart de ce courant, bien servi par son refus des compétitions et du combat.
Sa dimension morale a survécu elle aussi sur le papier, pourtant je crois qu'elle est rarement appréhendée en profondeur par les pratiquants: Ça demande une grande abnégation de se tenir face à un attaquant dont le but est de vous blesser mais d'oublier l'attaquant pour ne voir que l'attaque et d'annihiler cette attaque sans chercher à détruire ou à vaincre l'attaquant. De l'abnégation qui demande une grande confiance en soi: pour se débarrasser de la violence, il faut d'abord éliminer la peur.
Du coup, certains pratiquants et non des moindres, mal à l'aise avec la projection mentale qu'il font de l'aïkido vers le combat en conditions réelles, cherchent à compenser ce qu'ils croient être des lacunes par des 'trucs' genre atémis, enchaînements en combat au sol, voire en pratiquant en parallèle d'autres disciplines ou sports de combat. En faisant cela, ils s'éloignent d'une recherche fondamentale, qui est la base philosophique de l'aïkido: la recherche de l'harmonie avec l'autre.
En fait, en retirant de l'équation l'attaquant en tant qu'intention malfaisante, on en vient à considérer tout mouvement d'aïkido comme un flux d'énergie: l'énergie potentielle de celui qui reçoit l'attaque, enrichie par l'énergie cinétique de l'attaquant, le détournement de cette énergie vers une direction où il n'est pas stable et l'accompagnement dans cette direction qui tend à "fusionner" ces énergies. Et la beauté de l'aïkido est dans ce jeu avec le flux d'énergie: elle vient, elle repart, on jongle avec, on la fait tourner sur elle-même, on l'envoie au loin, elle revient par un autre côté,… Pour préserver ce jeu le plus longtemps possible, il faut aussi préserver l'attaquant, le ménager et s'adapter à lui et à son attaque. C'est là qu'intervient la dimension morale dont je parlais: il faut accepter l'intention d'attaque de l'autre, ce qui est du domaine de la tolérance, et le préserver, ce qui est de celui de la compassion, de l'altruisme.
Bien sûr, cette magnifique construction philosophique (
) échappe aux débutants. Malheureusement elle est aussi opaque pour certains hauts gradés, dont la technique est très bonne et fort intéressante, mais dont la personnalité est aux antipodes de ce principe. On entend ainsi un 7e dan dire péremptoirement qu'il n'y a qu'une façon de faire telle technique (la sienne) et qu'il recale tous ceux qui font autrement - et vlan pour la tolérance, ou que dans telle situation, il peut détruire l'autre mais qu'il choisit de ne pas le faire (traduire: je suis magnanime aujourd'hui mais c'est quand même moi le patron) - et vlan pour l'harmonie.
Pire encore, ce principe d'harmonie avec l'autre, fût-il un attaquant, est totalement absent de l'esprit des dirigeants des deux fédérations d'aïkido qui se livrent depuis des années une guerre sans merci, à coup d'exclusions, d'interdictions, de blocages de grades, d'intimidations, d'actions en justice, dans un but unique: détruire l'autre ou le rendre impuissant et s'assurer le maximum de pouvoir.
Comme quoi la plus sûre voie vers la vérité passe par la pratique plutôt que par la politique !