Ne pas craindre la chute

Publié le par Jazz

Paradoxalement, le plus dur en aïkido, ce n'est sans doute pas d'arriver à faire correctement les techniques, c'est d'arriver à les subir correctement. Le rôle d'uke (celui qui subit) paraît pourtant simple : il vient saisir ou frapper, il est déséquilibré et il tombe.

Mais tomber est une chose qui, à l'âge adulte, est devenue anti-naturelle. Un enfant qui commence à marcher ou à courir tombe; et souvent se relève surpris mais sans pleurer; sauf s'il s'est écorché mais c'est la blessure qui lui fait mal, pas la chute. Puis il apprend à marcher, c'est-à-dire à ne pas tomber. Et il passe beaucoup de temps à apprendre à ne pas tomber, c'est-à-dire à ne pas apprendre à tomber. On le considère comme grand quand il ne tombe plus, d'ailleurs un adulte qui tombe fait rire; et la télé raffole de ces séquences vidéo où on se moque de ces gamelles qui se finissent plus ou moins mal.

Car pour un instant, l'homme a quitté la station debout qui a fondé son humanité (du moins c'est comme ça qu'on la présente) pour retrouver la position horizontale des mammifères inférieurs. Tomber, être à terre, sont des signes d'infériorité. Dans nos sociétés occidentales, seuls les clochards et autres membres de la caste des intouchables sont au sol.

Occidentalisés, les arts martiaux ont suivi ce mouvement. En judo, on marque un avantage quand on projette son adversaire au sol. Si la projection est assez franche, c'est même la fin du combat. Car être au sol est assimilé à la mort.

L'aïkido ne voit pas les choses de la même façon. Pour celui qui subit, la chute est une chance de s'échapper et de reprendre l'initiative ; il ne doit donc pas la refuser, il ne résiste pas, il l'accompagne et tente de la terminer à son avantage, et ce faisant il se préserve de la blessure.

Il y a au fond une différence de poids: le rapport à l'ego. L'homme qui tombe en public, le SDF, le judoka vaincu partagent (à des échelles diverses) un point commun : une dégradation de leur propre image, qui va du ridicule à la honte. Si l'aïkidoka, lui, se permet la chute c'est qu'il n'est pas dans le combat ou la compétition, il est en train d'accomplir un mouvement qui fait partie de la technique que son partenaire exécute. De ce fait, il peut travailler sa chute pour apprendre à l'effectuer de mieux en mieux, dans des positions de plus en plus difficiles, tout en se préservant et en se relevant sans choc ni douleur.

Foi de motard et de skieur, l'aïkido devrait être obligatoire pour le permis et pour la 1ère étoile...

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