Pourcentages et enfumages du second ordre
Les pourcentages du second ordre sont une invention fort utile pour enfumer vos interlocuteurs tout en utilisant des nombres incontestables.
Déjà, les pourcentages du premier ordre sont une belle source de pipotage...
Par exemple, si quelque chose qui valait 40 vaut maintenant 60, et si vous voulez vanter cette hausse, au lieu de dire que le bidule a augmenté de 50% (en comparant la différence, 20 à la valeur de départ, 40), dites plutôt (en divisant la valeur d'arrivée, 60 par celle de départ, 40 soit 1,5) qu'il a augmenté de 150%...
Autre exemple, si quelque chose qui valait 100 vaut maintenant 40, et si vous voulez vanter cette baisse, au lieu de dire que le bidule a baissé de 60% (en comparant la différence, 60 à la valeur de départ, 100), dites plutôt (en comparant à la valeur d'arrivée, 40) qu'il a baissé de 150%. Mais si votre interlocuteur détecte cet enfumage du premier ordre et vous rétorque en ricanant que dans ce cas il a une valeur négative, il va falloir passer à plus subtil.
Prenez par exemple le taux de la dette nationale. De 2007 à 2010 elle est passée en France de 64% du PIB à 82% du PIB. Pas génial. Dans le même temps, au Luxembourg, elle est passée de 12% à 19%. Nettement mieux. Supposons que pour mobiliser les sympathisants du parti au pouvoir dans la perspective d'une élection prochaine, vous vouliez montrer le bilan de la France sous un jour favorable par rapport au Luxembourg... Dur non ? Pas du tout. C'est ici que les pourcentages du second ordre rentrent en jeu.
Il suffit de dire qu'entre 2007 et 2010, la dette française n'a augmenté que d'à peine 28% alors que celle du Luxembourg a fait un bond de 58%. Le truc? entre temps on a changé la signification du pourcentage.... Car 64% et 82% représentent des taux (c'est-à-dire des pourcentages) de PIB alors que le chiffre de 28%, lui, est obtenu en rapportant la différence entre les deux taux, 82-64 = 18, au taux de départ, soit 64. La situation du Luxembourg sur ce calcul devient totalement défavorable puisque la modeste progression de la dette, de 19-12 = 7% PIB, est rapporté à une valeur de départ beaucoup plus petite, 12. Plus un pays est budgétairement vertueux, plus il paraît mauvais sur cet enfumage du second ordre (à la limite, un pays dont la dette passerait de 0% à 1% PIB aurait un accroissement infini...)
Le tour de passe-passe consiste à dissimuler qu'on est passé d'un calcul de taux à un calcul de croissance de taux, c'est-à-dire à un pourcentage de pourcentages. Et à monter en épingle ce chiffre-là, qui bien sûr ne présente aucun intérêt pratique pour évaluer la santé de l'économie.
Pour info, cet enfumage du second ordre est précisément le jeu auquel s'est livré l'UMP dans son argumentaire de campagne sur deux points où le bilan national n'est pas brillant: 1/ le bilan de la dette, avec les chiffres analysés ci-dessus (mais comparés au Royaume Uni qui est passé de 44 à 80% PIB, ou à l'Espagne, de 36 à 61%, ce qui rend la fumée moins visible qu'avec le Luxembourg) et 2/ le taux de chômage, qui a crû moins vite en France qu'ailleurs... d'abord par le fait qu'il est déjà bien élevé d'origine.
Petit conseil anti-enfumage du second ordre: Quand on vous annonce péremptoirement une valeur en pourcentage, demandez immédiatement "pourcentage de quoi au juste?". Si la réponse est "comment ça, de quoi? bah de rien, un pourcentage c'est un pourcentage, quoi...", ouvrez les trappes de désenfumage.