Apprendre une mort brutale
Une collègue et amie motarde a été tuée hier soir dans un accident de la route.
En apprenant la nouvelle, les émotions et les sentiments se bousculent.
Les premières secondes sont celles qu'il faut pour 'encaisser' la nouvelle, la réaliser, l'accepter. L'esprit n'est pas habitué à traiter ces nouvelles, d'abord il ne sait pas quoi en faire ni où la classer et il est dépassé par un tsunami émotionnel.
Juste après arrivent pêle-mêle plusieurs pensées en même temps. On rappelle son visage en mémoire, deux-trois choses qu'on sait d'elle. On se rappelle qu'elle est mariée et mère d'un enfant de 6 ans, et une nouvelle vague d'émotion arrive devant le désastre pour sa famille. Et il y a aussi des pensées incongrues: "merde, ça aurait pu m'arriver", "c'est pas juste", "elle était si sympa", "elle sortait du boulot?", "ça c'est passé où?", ces questions absurdes qu'on pose comme pour vérifier à quel point c'est vrai...
On demande comment ça s'est passé mais ce "comment" est un "pourquoi" qui ne veut pas s'avouer. C'est nécessaire pour accomplir une sorte de reconstruction mentale. On veut bâtir l'histoire, il faut que tout ça ait un sens. Et même, pour certains, une morale. Il faut comprendre et "tirer des leçons". Elle aurait été percutée par un automobiliste qui avait un malaise ? Aussitôt on construit des scénarios sur ce qu'il faudrait faire pour éviter ça, ou on digresse vers les vieux qui roulent à contresens. Elle était à moto? Immédiatement, on glose sur la fragilité des motards (si on en est un) ou sur leur témérité (si on n'en est pas). C'était la nuit? On échafaude sur le manque d' éclairage public ou l'éblouissement... Bref, on ne sait rien et c'est une raison de plus pour en parler et imaginer.
Derrière vient le temps de transmettre la nouvelle à son tour, avec plus ou moins de maladresse; faute de pouvoir faire quoi que ce soit, on propage l'information, et la consternation des autres aide aussi à la rendre plus réelle, plus tangible.
Puis on repart au travail, se noyer vite vite dans quelque chose, n'importe quoi, pour ne plus y penser. Ou bien on s'assoie et on laisse la marée d'émotion se retirer.
Plus tard, on informera le "deuxième cercle" des connaissances, la famille, les amis. A ce moment-là, il faudra faire attention à la façon de le dire pour ne pas réveiller les démons pavloviens... Car gavés de faits divers immuablement présentés sous la forme "un motard se tue en...", "un motard perd le contrôle de son engin...", "un motard a trouvé la mort..." vos interlocuteurs risquent de vous écouter d'une oreille à moitié fermée par la conviction que c'était un peu de sa faute. Alors on évitera de dire qu'elle était motarde, puisque quand elle a été fauchée à la station service, elle était en train de faire le plein de... sa voiture.
Et la vie reprendra doucement son cours, avec un petit morceau de nous en moins, parce qu'une amie est morte et il n'y a plus désormais que les souvenirs pour nous rattacher à elle.