Le livre

Publié le par Jazz

Les toiles ou les sculptures, ça nourrit un marché lucratif, pompeusement qualifié de « marché de l'art » comme si l'art pouvait se vendre.  Un vinyle, un CD ou maintenant (mais c'est plus dur) un fichier MP3, ça fait aussi la fortune d'un Messier ou de ses héritiers, qui pour un peu se considèrent comme des bienfaiteurs de l'humanité parce qu'ils diffusent de l'art.
Dans les deux cas, le support de l'oeuvre artistique acquiert son identité et sa valeur propres, qui font à moitié oublier ceux de l'oeuvre elle-même. On en connait qui collectionnent les toiles de maître dans leur coffre-fort... et de moins fortunés qui empilent les vinyles collector...
Le livre est l'archétype de cette dualité de l'oeuvre et du support. D'une part c'est le vecteur des idées par excellence. Qu'il transcrive un essai, un pamphlet, une thèse, un roman policier, une bluette ou un reportage de voyage, le livre reste dans notre société le moyen par lequel transite une grande partie du raisonnement (et une bonne dose aussi de l'émotion). Aucun talk-show télévisé, même de qualité comme on en trouve en cherchant bien, ne peut le remplacer dans le domaine du raisonnement (la télé, son truc c'est plutôt le sensationnel que le rationnel).
Ca tient en partie au fait que, d'autre part, le livre est cet objet physique qu'on touche, qu'on manipule , qu'on feuillette en établissant un rapport physique avec ce qu'il renferme, qu'on emporte avec soi, qu'on peut annoter dans la marge, qu'on peut prêter à un ami, et qui ne réclame pour être lu qu'un peu de lumière. Ne m'offrez pas un Kindle, je reste incapable de lire plus de deux pages d'affilée sur un écran.
Par contre, j'ai essayé un livre audio - l'enregistrement audio de la lecture d'un bouquin publié à l'origine sur papier - et j'en suis ressorti mitigé. Principalement parce qu'il lui manque cette capacité précieuse du bouquin de laisser au lecteur la totale liberté de son rythme.
On lit à la vitesse qu'on désire, en trois mois ou en une nuit, éventuellement en diagonale, on s'arrête quand on veut, on revient en arrière comme on veut pour relire le paragraphe – d'ailleurs on « voit » le paragraphe, les titres, la structure du livre – ou même pour retrouver une autre idée annotée dans le chapitre précédent.
On peut aussi lever les yeux de son livre pour regarder autour de soi, échanger trois mots avec son épouse assise à côté dans la canapé, lire un SMS... impossible de lever les oreilles de son livre audio (ou alors il faut chercher le bouton pause); si je ne reste pas 100% concentré, l'idée restera perdue.
C'est autant pour cette liberté inégalée dans la prise de connaissance que pour la participation du sens du toucher que mes murs resteront longtemps couverts de bibliothèques.

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