L'Art est-il mort au XXème siècle ?
Un célèbre InteLLectuel, avec 2 L pour voler plus haut au-dessus du peuple, s'affligeait il y a quelque temps de ce que l'Art avec un grand Ahhh avait été fort dévoyé au XXème siècle par des cohortes de fumistes se préoccupant davantage de concept et de pognon que de réalisation artistique et ne cherchant que la rupture avec ce qui les avait précédés alors que depuis des siècles, l'art n'aurait été qu'un long développement linéaire, une suite harmonieuse et cohérente d'artistes et d'oeuvres. Et d'assortir son propos d'allusions à sa profonde connaissance de l'Art et à la bien compréhensible nostalgie qui envahit les vrais amoureux du vrai art….
Quelques vieilles barbes de ma génération et néanmoins amis ont vite enchéri que oui, "jamais aucun siècle n'aura laissé un tel espace aux usurpateurs" et que les quelques authentiques artistes du siècle "n'est ce pas une minorité dans un siècle qui aurait peut-être pu en donner davantage…"...
Au-delà de la pédanterie auto-satisfaite de monsieur E-E Schmitt, et sans contester ni qu'un nombre certain de peintres ou de musiciens de ces dernières décennies me laissent totalement froid, ni que certains d'entre eux, Picasso en tête, aient surprofité de l'idolâtrie pour plumer les gogos, je trouve ce procès injuste pour plusieurs raisons:
D'abord il est facile de voir a posteriori la période du XVIIème au XiXème ème siècle comme un vivier de génies qui faisaient l'unanimité de leurs contemporains et que leurs successeurs admiraient et respectaient. C'est oublier un peu vite qu'un Jean-Sébastien Bach, aujourd'hui adulé, est tombé dans l'oubli pendant un siècle… dépassé, le vieux, il fallait rompre avec la perfection harmonique qu'il avait instituée… C'est oublier aussi les cris d'orfraie qui ont accompagné pendant des années les oeuvres des Impressionnistes qui voulaient eux aussi rompre avec la perfection figurative et peindre le monde tel qu'on le voit plutôt que tel qu'il est. Non, monsieur Schmitt, l'évolution artistique ne s'est jamais faite sans ruptures.
Ensuite, évidemment, pour 10 grands maîtres aujourd'hui mis en valeur dans nos musées, combien de leurs contemporains, jouissant alors d'un certain succès ont disparu à tout jamais des encyclopédies ? Le temps a fait son travail de filtre sur les oeuvres d'antan, même si c'est un travail un peu injuste parce que dicté bien plus par les modes et les goûts actuels que par la valeur intrinsèque de l'oeuvre et de l'artiste. Laissons donc le temps nettoyer aussi les gloires d'aujourd'hui et rendez-vous dans un siècle. Quant à l'aïeul de monsieur Schmitt, il y a gros à parier que vers 1550 il vitupérait déjà contre ces marauds d'enlumineurs qui ne respectaient plus rien…
Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte: la peinture, la sculpture, la musique, ces arts classiques ne sont plus les seules formes d'expression artistique aujourd'hui. La photographie, le cinéma, la BD, le graffing, l'architecture ont émergé au siècle dernier comme des domaines artistiques à part entière et les ignorer au prétexte qu'ils n'existaient pas avant devrait amener à rejeter aussi la peinture sur toile sous prétexte que Néanderthal peignait sur des parois rocheuses. Pour info, sir Emmanuel, on peut kiffer Beethoven ET Miles Davis.
Et puis, et c'est peut-être ce qui gratte nos contempteurs nostalgiques, l'art au XXème siècle est surtout devenu populaire à part entière. Après avoir été cantonné pendant des siècles dans les monastères puis à la Cour puis dans les salons bourgeois, l'art a envahi la rue grâce à la diffusion monumentale des médias, radio d'abord, puis disque, télévision, informatique, grâce aussi au développement des musées, et il est tout doucement devenu la propriété de tous. Fini les Michel-Ange peignant la Chapelle Sixtine pour quelques prélats ou les Mozart réjouissant quelques princes; l'art du XXème siècle c'est aussi bien le Pop Art que la Pop Music, l'art d'aujourd'hui c'est aussi bien l'Opéra de Sidney que les graffiti du Street Art… l'art pour tous et par tous, fini l'élitisme.
Surtout, l'art est devenu léger. Ce ne sont plus ces choses pesantes et poussiéreuses, qu'on devait admirer à voix basse et avec un infini respect, c'est un morceau de vie qui ne se prend plus au sérieux et qui ne rechigne pas à choquer et à se moquer de lui-même.
Un peu comme devrait le faire ces grands inteLLectuels...