Téléphone, ou T'es loufoque ?
Il y a quarante ans, quand on voyait un type faire les cent pas dans un lieu public en parlant tout seul et en gesticulant, on le regardait avec commisération en pensant "pauvre gars, encore un qui a pété un câble."
Maintenant, quand par hasard on le remarque, on se demande tout au plus s'il est chez Bouygues ou chez SFR.
L'autre jour, interpellé de façon inintelligible par une dame inconnue qui me croise, je m'arrête, étonné, et je lui demande "pardon?". Et elle de me toiser, agacée que je perturbe sa conversation avec son oreillette...
Les gadgets qui permettent de rester "connectés" sont une vraie menace pour la vie sociale réelle, celle en chair et en os. A table, quand je vois le regard d'un de mes rejetons se figer au milieu d'une conversation, je sais qu'il vient de recevoir un SMS sur son téléphone en mode vibreur. Il va sortir l'objet de sa poche d'un geste furtif, sous la table, et y jeter un regard en biais.
Même problème dans les réunions professionnelles. Invitez dix collègues pour une revue technique, vous avez de fortes chances qu'avant un quart d'heure 8 regards soient fixés sur 8 PC ouverts pour ne pas louper un mail ou un chat et 16 mains en train de taper plus ou moins discrètement sur des claviers. Si vous vous arrêtez pour leur faire remarquer qu'on ne peut pas partager ses neurones efficacement entre deux tâches aussi prenantes qu'une réunion technique et la réponse à un mail, vous verrez 16 sourcils se lever avec étonnement. "Bien sûr que si, on peut", disent ces sourcils, "et de toute façon, on n'a pas le choix, il faut qu'on fasse tout ce travail". Aucun ne juge utile de s'arrêter pour se demander si le travail fait dans ces conditions est d'une qualité correcte, et si la faible quantité d' information retenue de la réunion mérite qu'on y perde son temps.
En réalité, c'est comme si le monde qui nous interpelle à distance avant une plus grande priorité, comme s'il méritait plus d'attention que le monde face à nous. Le téléphone sonne alors qu'on discute avec quelqu'un, on décroche et on répond. Au mieux en disant 'je suis occupé, je te rappelle' mais plus souvent en traitant l'interruption au détriment de l'action en cours. On reçoit un 'chat alors qu'on travaille sur son PC, on répond au 'chat' avant de reprendre son travail. Dire à quelqu'un qu'on a vu qu'il envoyait un mail mais qu'on le lira quand on aura fini ce qu'on a en cours parait incongru et grossier. Et bien sûr les fameux 'kits mains libres', qui sont un véritable danger routier, foi de motard, sont faits pour le conducteur qui croit que répondre au téléphone est plus vital que de rester sur sa trajectoire.
Le psychiatre Christophe André décrit une scène similaire sur son blog - un patient qui répond au téléphone pendant une consultation - et il conclut très justement "Je suis convaincu qu’il y a des moments dans la vie où on ne sacrifie pas les vrais échanges avec de vrais humains aux communications téléphoniques : pendant les repas avec famille ou amis, quand on joue avec ses enfants, quand on marche dans la nature, quand on est chez le médecin". Avant d'ajouter "Mais ce sont apparemment des codes dépassés, et sans doute liés à mon âge. Je vais continuer de mon mieux à entraver ces comportements autour de moi, mais à mon avis, c’est déjà perdu.".
On doit avoir le même âge...