Paradoxe de l'individualiste
Où commence et s'arrête l'individualisme?
Est-ce accorder plus d'importance à soi-même, à son avis et à ses opinions qu'aux régles et usages régissant la vie en société ? Dans ce cas, on est individualiste si on roule à 100 km/h sur une route dégagée parce qu'on considére que le risque d'accident y est faible.
Est-ce accorder plus d'importance à soi-même qu'à un autre humain ? Dans ce cas, on est individualiste en ne proposant pas au type qui n'a qu'une canette de Coca de passer devant soi à la caisse du supermarché - alors que le retard pour soi est négligeable comparé au gain pour lui.
La différence c'est que dans le second cas on a affaire à un autre individu et notre attitude impacte directement (bien que modestement) sa vie. Alors que dans le premier cas, c'est à une régle imposée par principe, valable y compris quand aucun individu n'est directement concerné.
Reprenons l'exemple basique de la limitation de vitesse. Sur cette route droite, large, dégagée, sans habitation, sous le soleil, elle est de 90 km/h. Pourquoi? Parce qu'on a jugé une fois pour toutes que sur les routes départementales encombrées, tortueuses, traversant des hameaux, et sous la pluie, rouler à plus de 90 km/h présentait un risque trop important. Donc la régle est édictée pour le cas défavorable. Et parce que c'est plus simple que de moduler la vitesse limite au cas par cas, elle devient la même pour les centaines de milliers de kilométres de routes départementales, fussent-elles droites et dégagées. Pourtant... Sur cette même route droite, la nuit, pas question de rouler à 150. Sans doute même n'atteindra-t-on pas le 90, faute de pouvoir correctement anticiper les risques. Parce qu'on fait alors davantage confiance à son raisonnement qu'à la loi.
On peut objecter que le panneau signale une vitesse maximale et qu'il est raisonnable de rouler moins vite quand les conditions le requièrent, mais il n'en n'empêche qu'on autoriserait la raison à décider quand le danger est trop fort mais pas quand il est trop faible.
On objectera plus sûrement que si tout le monde pouvait décider de la vitesse qui est raisonnable, ce serait le carnage. C'est sans doute vrai aujourd'hui, mais alors regardons comment nous sommes éduqués à conduire... nous apprend-on à tenir compte des autres, de la dame qui attend pour traverser au bord du trottoir à la voiture arrêtée au stop depuis 10 minutes au bord de la route à grande circulation ? Nous apprend-on à effectuer un freinage d'urgence et à évaluer une distance d'arrêt ? Insiste-t-on sur l'importance du clignotant, de rouler sur la file de droite, de surveiller fréquemment ses rétros, de laisser le passage aux deux-roues dans les bouchons? Nous apprend-on à voir la route comme un chauffeur de camion ? En bref, nous apprend-on à rouler en société ? Si c'était le cas, il ne serait pas utopique de privilégier le raisonnement plutôt que les panneaux.
Griller un stop quand arrive une voiture, c'est dangereux; le faire sciemment c'est dangereux pour soi et incivil car dangereux pour les autres. Griller un stop quand personne ne passe (et qu'on a la vue assez dégagée pour le constater) c'est contraire à la loi mais ça ne porte préjudice à personne. C'est ici sans doute que se situe la frontiére de l'individualisme: si je risque de faire du tort à quelqu'un je m'abstiens; si je risque de faire du tort à la régle et à elle seule, je reste maître de décider, de choisir.
Etre individualiste reviendrait alors à réclamer le droit de raisonner et de contredire le bien-fondé d'une régle. Pourtant bafouer une régle ne revient-il pas à bafouer les individus qui l'ont édictée, et ceux pour le bien de qui elle l'a été ? On peut en douter en reprenant l'exemple du stop grillé: les individus qui ont créé la régle du stop l'ont fait dans le but de protéger tous les usagers de la route; pourtant le non-respect de cette régle à ce moment-là ne met en danger aucun usager, donc ne va pas à l'encontre de la raison pour laquelle elle a été créée. C'est la notion de contingence qui fonde l'individualisme en le distinguant de l'incivisme: c'est décider d'agir, éventuellement de manière contraire aux régles, parce que l'occasion le permet sans empiéter sur les droits d'autrui.
Le seul truc bizarre pour l'individualiste, c'est finalement qu'il réclame le droit de ne pas obéir au droit. Y compris donc à celui qu'il réclame...