Nous n'avons pas les mêmes valeurs

Publié le par Jazz

L'entreprise qui m'emploie a édicté un certain nombre de valeurs qu'elle tente de promouvoir auprès ses employés.
Valeurs???
Quoi qu'on en dise, une société industrielle n'est rien de plus que le groupement des individus qui ont besoin d'elle pour vivre: les employés qui travaillent pour elle, et les propriétaires qui en touchent les éventuels bénéfices. Ce groupement a beau avoir une existence légale, il a beau influer sur l'existence de millions de personnes, il a beau évoluer et se modifier, ce n'est pas un organisme vivant et il n'est pas doué d'une conscience propre.
Quelque chose sans conscience peut-il vraiment avoir des valeurs morales?
Voyons cela...

We continually look for ways to improve ourselves as a company and aim to create a work environment to be proud of everyday. We have made improvements to our performance evaluation process across the company. In our continuous effort to simplify and clarify the process, our Growth Traits and Values have been combined to form our Growth Values. The important piece to note is that the five traits:
- external focus,
- clear thinking,
- imagination,
- inclusiveness and
- expertise
have not changed, however we've better defined these behaviors, now known as the Growth Values.  We now have a set of behaviors we should all aspire to and incorporate into the way we work. Growth is a limitless aspiration, but it must also be quantifiable - for our services, for our company, our products and services, and most importantly, for our people. Our Growth Values are now much more measurable, clearly defined based on your level of responsibility, and will help you work with your manager to better identify your strengths and weaknesses.

Premier problème : d’après le discours, il s’agit à l’origine de “nous améliorer en tant que compagnie” c’est-à-dire collectivement, pour « créer un environnement de travail dont nous soyons fiers ». Dans ce but on mélange des « Traits pour la croissance » avec des « Valeurs » pour créer des « Valeurs pour la croissance ».
Pour commencer, on peine à trouver un lien entre la croissance et l’amélioration de l’environnement de travail. Ensuite la croissance est plausiblement un objectif que poursuit la compagnie en tant qu’entité mais pas nécessairement ses employés en tant qu’individus.
Or on annonce immédiatement que les « valeurs de croissance » sont des « comportements » vers lesquels « nous devrions tous aspirer », que « devrions tous incorporer dans notre travail au quotidien » et sur lesquels nous serons mesurés et devrons identifier « avec notre manager nos forces et nos faiblesses ». Autrement dit, l’amélioration de l’environnement de travail est entièrement reportée sur les comportements individuels, au détriment des aspects réellement collectifs tels que la rémunération équitable, la charge de travail supportable, les délais réalistes, la formation et l’évolution de carrière, etc.

Ensuite, ces « valeurs » me demandent de « me comporter », pas de « faire ». C’est-à-dire que la compagnie ne me juge pas sur ce que je réalise , ni même sur comment je le réalise, mais sur comment je me comporte pour le réaliser. Elle n’ose pas dire qu’elle me juge sur ce que je suis mais soit c’est l’idée, soit en dissociant le comportement et l’être, elle me conseille l’hypocrisie ! Comme elle est trop honnête pour ça, c’est donc bien moi en tant qu’individu qu’elle veut façonner et ses "valeurs" ne sont que les traits de caractère qu'elle aimerait que ses employés possèdent, plus ou moins uniformément.
Eh bien l’ennui c’est que j’ai ma propre liste de valeurs, dont j’ai la faiblesse de considérer qu’elles sont plus fondamentales pour moi que les siennes. Et ce ne sont pas des traits de caractère, plutôt des règles de conduite comme par exemple:  une place pour chacun, refus de la compétition, harmonie avec les autres, refus de l'agressivité, refus du pouvoir, support aux autres, recherche au plan personnel de l'équilibre entre activité intellectuelle, physique et artistique - c'est-à-dire accomplissement global, primauté de l'être vivant sur la technologie, etc.
A la fin de ma vie c’est par rapport à cette liste-ci que je jugerai avoir on non bien vécu.

 

La liste de ma compagnie est au mieux secondaire et si je n’ai rien contre, ce ne sera pas non plus la base de mon comportement.  Il se pourrait même qu’elle soit contradictoire avec mes valeurs personnelles si par exemple « inclusiveness » doit être interprété comme « aider la compagnie à se diversifier dans les pays à bas coût de travail (Chine, Inde, Brésil) et maintenir aussi longtemps que possible l’exploitation des habitants de ces pays pour le profit exclusif des actionnaires ».

Heureusement…
… cette jolie liste n'a pas dépassé le stade de la déclaration de moralité depuis 3 ans...

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