Libérez - la - liberté, libérez - la - liberté, libérez -

Publié le par Jazz

C'est une maxime célèbre que "notre liberté s'arrête où commence celle des autres". Célèbre et absurde parce qu'elle interdit de fait les libertés collectives, parce qu'elle prétend que les libertés individuelles ne peuvent pas cohabiter, parce qu'elle part de l'idée que toute liberté est liberticide et parce qu'elle définit la liberté par la condition qui la tue !
Il serait déjà un peu plus juste de dire "notre liberté doit s'arrêter si elle empiète sur celle des autres" ou, selon l'article 4 de la déclaration des droits de l'homme de du citoyen de 1789 qui lui a donné naissance, que "la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits". Mais bien sûr on peut tout aussi bien dire "la liberté des autres doit s'arrêter si elle empiète sur la mienne", la lisière entre des libertés contradictoires n'est pas nette, établir cette lisière suppose que quelqu'un pourrait la décréter et sa liberté d'en décréter pourrait alors empiéter sur ma liberté. On tourne en rond...
En fait, la liberté n'est pas une valeur absolue, elle ne prend vie et ne s'établit qu'en rapport aux autres - elle n'aurait pas de sens sur une île déserte - et comme tout élément des relations humaines, ne peut pas se résumer à appliquer des lois strictes mais plutôt à fonder un accord entre les individus. C'est la tolérance qui définit la liberté, pas l'exclusivité. "Ma liberté et celle des autres doivent chercher à cohabiter dans le meilleur compromis possible". Mon voisin est libre de jouer de la trompette, je suis libre de me reposer dans la journée, à nous de trouver ensemble comment concilier les deux.
La loi, qui dans les faits contraint, limite, interdit ou oblige, mais qui ne peut pas arbitrer l'exercice de la liberté au jour le jour entre les individus, sert en fait à établir des limites à l'exercice de la liberté de l'individu vis-à-vis de l'ensemble des autres, constitués en groupe social. Ainsi je peux en tant qu'individu, laisser la priorité au carrefour, ça n'empêchera pas celui qui aura grillé le stop d'être en opposition avec la loi. De ce fait, dans la réalité, "notre liberté s'arrête si elle contredit la loi".
De plus, la loi ne statue pas seulement sur des évènements avérés mais aussi, dans un effort louable de prévention, sur des potentialités d'évènements. Si c'est un feu rouge que je grille sciemment parce qu'aucune voiture n'arrive, je serai puni, non parce que j'ai mis en danger quelqu'un mais parce que j'aurais pu mettre en danger quelqu'un. "Notre liberté s'arrête si la loi estime qu'elle pourrait nuire aux autres".
Or cette dimension de potentialité ouvre la porte à l'évaluation subjective et arbitraire. Tout scénario, jusqu'au plus improbable, peut justifier une loi faute de prouver qu'il est totalement impossible. Il n'est pas impossible qu'un jour quelqu'un attaque une banque en portant un tchador, donc interdisons à quiconque de masquer son visgae. La prise en compte de la potentialité est au fond une menace existentielle pour la liberté; théoriquement toute liberté peut être bridée par une loi. Ce dont ne se privent pas les régimes despotiques.

Mais qu'est-ce qui différencie alors la démocratie des tyrannies, puisque la démocratie autorise le principe de potentialité ? La mince frontière entre théorie et mise en pratique modérée? Montesquieu estimait qu'une démocratie était un régime ou un individu n'avait pas à redouter un autre individu. Un régime où la frénésie sécuritaire érigée en politique d'état cultive chez chacun la peur vis-à-vis de tous les autres groupes, sous-groupes et individus est-il encore une démocratie ? "Notre liberté s'arrête chaque fois qu'une loi en décide ainsi".

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