La gomme
« Il était une fois un con fini qui eut l’idée singulière d’inventer, à l’intention des petits enfants, une gomme à effacer en forme de fraise, parfumée à la fraise.
Ce fut un tel succès dans les écoles que le con fini récidiva dans la gomme à la banane, la gomme à la pomme, la gomme à la cerise. Il culminait dans le saugrenu avec sa gomme exotique au kiwi cinghalais, quand on commença de s’inquiéter de la vague d’entéro-gastrites pernicieuses et d’asphyxies étouffantes qui se mirent à décimer les rangs des maternelles. (Oui. Il y a un pléonasme dans l’expression « asphyxie étouffante », mais les mômes ne pouvaient VRAIMENT plus respirer.)
Un jour d’hiver 1985, alors que, dans son atelier de gomineux, le con fini travaillait dans le plus grand secret à la mise au point de son chef-d’œuvre, la gomme pour adultes en forme de magret de canard parfumé à la graisse d’oie, les gendarmes lui passèrent un savon et les menottes et le contraignirent au nom de la loi à fermer boutique.
Subséquemment, les pouvoir publics, afin que nul n’en ignore et que telle aberration ne se produisît point, promulguèrent un décret en date du 18 février 1986, paru au Journal Officiel du 28 du même mois, dont photocopie chut dans mon courrier l’autre jour, accompagnée d’une lettre d’une chère auditrice qui n’a pas tenu à garder l’anonymat mais j’ai foutu sa lettre au panier, j’avais cru reconnaître l’écriture de la femme de Lucien Jeunesse, je me méfie de ce genre de salade, je ne mélange jamais le cul et le boulot.
Ce décret, dont tout homme de bien se doit de saluer la bienvenue, stipule dans son article 1er que « sont interdites à la fabrication, l’importation, l’exportation, l’offre, la vente, la distribution à titre gratuit, ou la détention par les professionnels, de gommes à effacer qui rappellent par leur présentation, leur forme ou leur odeur des denrées alimentaires et qui peuvent être facilement ingérées ».
L’article 2 déploie l’arsenal effroyable des punitions légales qu’encourrait le contrevenant (elles peuvent aller jusqu’à une amande de 5e classe, vous m’en voyez tout pantois).
L’article 3 accorde un délai d’un mois aux fabricants et détenteurs pour brûler leurs stocks ailleurs que dans ma cour ou dans la vôtre.
Mais c’est l’article 4 qui a retenu mon attention. Il occupe à lui seul quatorze lignes, qui sont simplement la liste des neuf membres du gouvernement signataires du présent décret. Ce qui signifie qu’en France il faut déployer l’énergie de neuf ministres pour effacer une seule gomme.
Laurent Fabius, Premier ministre, Pierre Beregovoy, ministre de l’Économie et des Finances, Robert Badinter, garde des Sceaux, Édith Cresson, ministre de l’Industrie et du Commerce, Georgina Dufoix, ministre des Affaires sociales, Michel Crépeau, ministre du Commerce, de l’artisanat et du Tourisme, Henri Emmanuelli, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Edmond Hervé, secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires sociales, et Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État auprès du ministre du Commerce, de l’Artisanat et du Tourisme. Trois et trois six et trois neuf: neuf ministres.
Plus neuf coursiers, neuf plantons, neuf secrétaires de chefs de cabinet, neuf chefs de cabinet, neuf secrétaires des ministres, plus le plumitif du Journal officiel, ça nous fait un minimum de cinquante-cinq personnes mobilisées pour dégommer une gomme. »
Pierre Desproges, La gomme, 15 Avril 1986